2. L’Émotion Maîtrisée
2. L’Émotion Maîtrisée
6. Paysages
6. Paysages
Orelio Conti
La Jeune Fille du Bord de Mer
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Réminiscence
J’avais quinze ans, et je n’avais plus d’amis car tous s’étaient mis à courir les filles et moi ça m’angoissait. Un seul venait encore me voir de temps en temps, mais ça m’attristait plus qu’autre chose, car c’était surtout pour me conter ses aventures et se vanter de nouvelles conquêtes. Je logeais dans une grande maison avec jardin, ma mère faisait le ménage et la cuisine pour le patron, un vieil italien et sa femme qui ne songeait qu’à une chose, se suicider. Ainsi, ma mère passait presque autant de temps à la surveiller qu’à faire la cuisine et le ménage.
C’était l’été, un jour une très charmante jeune femme vint louer une chambre pour le temps des vacances. « Bonjour, je m’appelle Hélène, » bonjour, à la douceur de son regard j’ai compris aussitôt qu’elle m’avait reconnu timide. Des la première rencontre je fus sous le charme je l’admirais discrètement, et je la désirais.
Au bout de deux jours, en ouvrant le livre que je lisais à cette époque, je découvris entre les pages un petit mot. « Voulez-vous que l’on se retrouve ce soir à neuf heures devant le cinéma ? Nous pourrions aller passer un moment ensemble sur la plage, il y a en ce moment un très beau clair de lune. » Une intense émotion m’envahit. Le bonheur à portée de main. J’allais connaître la joie amoureuse pour la première fois. J’allais me libérer de l’angoisse qui me paralysait devant la moindre jeune fille. Le monde devenait lumineux. C’était simple, il suffisait de dire, de lui dire, « c’est d’accord pour ce soir, je serai à neuf heures devant le cinéma. » Ou encore plus simple, « c’est d’accord pour ce soir à neuf heures. » Ça je peux le dire sans difficulté. Et je me répétais cette phrase sans cesse, pour m’habituer, pour ne pas me tromper.
En fin d’après-midi, je la vis arriver, traverser le jardin, venir vers la maison. Aussitôt, je pris le livre entre mes mains et m’assis. C’est d’accord pour ce soir à neuf heures devant le cinéma. C’est d’accord pour ce soir à neuf heures. C’est d’accord pour ce soir. Elle était déjà tout près de moi et me regardait intensément.
Je baissais les yeux, et pétri d’horreur, j’entends sortir de ma bouche, une voix calme que je ne connaissais pas. « Ma mère est malade et je suis inquiet, ce soir je ne peux pas ». Le diable s’était introduit en moi. L’épouvante me glaça. Elle avait ralenti le pas et me regardait d’un air incrédule, un petit, un charmant sourire attristé aux lèvres. Je l’entendis lentement s’éloigner, je l’entendis monter les marches de l’étage, comme si les marches étaient éloignées l’une de l’autre. De grosses larmes coulèrent de mes yeux. Écrasé par la souffrance et la honte, j’allais m’effondrer sur mon lit.
Dans la soirée, par la porte entrebâillée, je la vis sortir. Elle s’était faite belle pour notre rendez-vous ? ou pour le cinéma. Je me précipitais à la fenêtre, et la vis à la lueur naissante de la lune traverser le jardin. Arrivée au portail, elle s’arrêta un instant et se retourna. Mon cœur se crispa si fort que je crus mourir. Je passais la nuit accoudé au rebord de la fenêtre, me répétant sans cesse comme une litanie : c’est d’accord pour ce soir à neuf heures devant le cinéma. Un peu plus tard des nuages cachèrent la lune, je ne la vis pas rentrer. Elle avait du retenir la clochette qui tintait chaque fois que l’on ouvrait et refermait le portillon.
Je souhaitais mourir.