2. L’Émotion Maîtrisée
2. L’Émotion Maîtrisée
6. Paysages
6. Paysages
Orelio Conti
Paul BREYER - Un témoignage
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Il y a parfois dans la vie des rencontres imprévues, qui vous enrichissent et vous comblent. Et qui, la surprise passée, s'avèrent être comme des rendez-vous inéluctables.
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Lorsque j'ai poussé la porte de la petite église du Tignet, c'était pour un moment de recueillement, une prière. Ce fut en fait une illumination, qui m'emplit le cœur de joie. L'immense toile qui m'est apparue, pourtant mal éclairée, me donna l'impression que je venais de découvrir un trésor. C'était une descente de croix, d'une facture qui m'était totalement inconnue. Dans un monde culturel de plus en plus obscur et perverti, tout à coup, la lumière. C'est ainsi que j'ai découvert tout près de chez moi, Paul Breyer, un artiste dont je n'avais jamais entendu parler, et que d'emblée j'ai considéré comme un des plus grands de notre époque.
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Tout au long de notre amitié, j'ai eu le privilège d'assister à la naissance de bien d'autres peintures, toujours aussi émouvantes. Paul Breyer était un être d'une extrême sensibilité, tourné vers une authentique recherche spirituelle.
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Son œuvre en témoigne.
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En témoignent aussi les nombreux cahiers sur lesquels il notait quotidiennement ses pensées sur l'art, sur le monde et sur la religion. On peut également y découvrir qu'il avait pleinement conscience de la qualité de son œuvre.
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S'il est resté presque inconnu jusqu'à présent, ce n'est pas seulement en raison d'une grande discrétion, ou en raison d'une période troublée durant laquelle il a en partie vécu, c'est surtout parce que son œuvre, d'une extrême subtilité, née directement des profondeurs de son âme, ne peut se percevoir avec un regard de surface pressé et matérialiste, elle réclame une disponibilité, une contemplation amoureuse qui semble avoir complètement disparu de nos jours.
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Entrer dans son atelier, c'était pour moi comme entrer dans un temple. On parlait à voix basse, je me laissais imprégner par l'harmonie colorée des peintures suspendues aux murs ou posées à même le sol. Paul Breyer ajoutait parfois encore quelques touches à la toile restée sur le chevalet cependant qu'un concerto de Vivaldi ou une partition de Bach accompagnait discrètement sa création.
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Les couleurs et les formes, et aussi les sujets s'organisaient sur la toile, nés directement sous l'impulsion de l'émotion, la surface s'harmonisait comme avec évidence jusqu'à une somptueuse plénitude de l'oeuvre.
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Pour atteindre cette richesse, il s'est offert le luxe d'une totale liberté d'écriture. Il s'inquiétait à peine du dessin, c'est avec la couleur et la lumière qu'il composait le sujet, qu'il orchestrait la toile, afin d'aboutir à l'expression d'une très grande intensité émotionnelle.
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Je ne peux m'empêcher de terminer ces brefs souvenirs sans évoquer son départ.
Je lui avais apporté de l'argile, car il souhaitait s'initier au modelage. Il m'avait prêté un livre sur la vie du Christ.
Peu de temps après, j'ai fait un rêve, dans lequel je lui rapportais son livre. La porte de sa maison s'ouvrait lentement comme j'avais ouvert la porte de la petite église. C'est sa femme qui m'accueillait, et qui me dit d'un ton bouleversé : "Vous savez, Paul est mort !".
Le matin qui suivit, j'étais encore profondément troublé par ce rêve, lorsque le téléphone a sonné.
Paul Breyer était mort dans la nuit, tenant dans sa main un peu d'argile.
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Oreste CONTI
Artiste peintre, sculpteur
Le Tignet (Alpes-Maritimes)
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